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  • Nicoletta Fagiolo

Laurent Gbagbo "En 1960, j’avais quinze ans ... il faut construire l’Afrique"



Extrait p 158-161 de Agir pour les libertés, édition Harmattan, Paris , 1991.

C --POUR UNE FRONTIÈRE NOUVELLE

En 1960, j’avais quinze ans quand les indépendances furent proclamées. Tout ceux de ma génération et moi -même avions le cœur "gonfIë~d’orgüeîl et de fierté. Enfin l'Afrique sortait de la soumission pour entrer dans la souveraineté. Enfin l’Afrique sortait des ténèbres pour entrer dans la lumière. Oui, en ces temps-là nous ne raisonnions qu’en termes d’Afrique. Les frontières de mon pays n’étaient pas celles de la Côte-d’Ivoire ; l'Afrique entière était mon domaine. Tous étaient nos héros, ces leaders au verbe haut et où que nous soyons, nous nous sentions concernés par les faits et gestes de chacun d’entre eux : Jomo Kenyatta qui avait « tordu la queue du lion britannique » ; Léopold Sédar Senghor qui avait « enseigné le français aux Français de France » ; Ahmed Sékou Touré qui avait préféré « la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage » ; Kwamé N’Krumah le petit Nzima qui voulait rassembler toute l’Afrique ; Gamal Abdel Nasser, Ahmed Ben Bella, Habib Bourguiba, Félix Houphouët-Boigny, Modibo Kéita, Patrice Emery Lumumba, Namdi Azikiwé, Aboubakar Tafalewa Balewa, etc. Ils étaient nos dieux. Nous les placions sur l’Olympe.


Puis le temps passa. Au fur et à mesure que le temps passait, nos rêves d’adolescents s’envolaient. Les désillusions succédèrent aux désillusions, j'ai vécu ces désillusions de façon progressive, au fur et à mesure que se produisait un certain nombre d’événements:

— d’abord ce fut le drame congolais : un choc pour moi. Le pays se désagrégeait au vu et au su de tout le monde (sécessions du Katanga et du Kasai). Lumumba ne contrôlait plus rien et il

fut assassiné sans qu’aucun chef d’État ou de gouvernement d’Afrique ne l’ait vraiment aidé;

— la création de deux blocs rivaux et antagonistes (le Groupe de Casablanca et le Groupe de Monrovia). L’existence de ces deux groupes a fait que la réunion de 1963 à Addis-Abeba avait plus pour objectif de trouver un compromis honorable que de jeter les bases d’une véritable union;

— la prise de conscience que les anciens colonisateurs n’étaient pas vraiment partis et qu’ils continuaient de faire ce qu’ils voulaient : au cours de la même année 1964, l’armée française remettait ^ite pouvoir Léon M’Ba Libreville, tandis que l’armée anglaise intervenait pour consolider le pouvoir menacé de Julius Nyerere à Dar-Es-Salam. Ces deux faits me permirent de comprendre le vrai rôle de l’armée française de Port-Bouët, en Côte-d’Ivoire;

— la suppression des libertés partout. Coups d’État, com­plots fictifs ou réels; le tout entraînant la mise à mort ou la mise à l’écart d’hommes qui avaient fait l’histoire et dont les noms continuaient de résonner dans nos têtes comme des références : tués Patrice Lumumba, Sylvanus Olympio, Ernest Boka, Tafale- wa Balewa, Ben Barka... ; mis à l’écart Mamadou Dia, Oginga Odinga, Tom M’Boya, Djibo Bakary, Jean-Baptiste Mockey... ; renversés Kwamé N’Krumah, Ben Bella, Modibo Keïta, Hubert Maga... ;

— la tentative de démantèlement de la fédération du Nigéria par la création de la République du Biafra (1967-1970) ; je fus particulièrement choqué par le fait que cette sécession soit appuyée par des chefs d’État africains comme Houphouët- Boigny et Julius Nyerere... ;

— les détournements de fonds généralisés et l’enrichissement spectaculaire des dirigeants africains ; leur incompétence à faire fonctionner un appareil d’État les a conduits à se faire assister par de véritables armées de « coopérants » ;

— l’incapacité de l’Afrique à lutter contre la désertification des régions sahéliennes, contre la faim et contre la maladie ; la mise sur pied d’une politique de mendicité officielle pudiquement baptisée « politique d’aide et de coopération » ; un endettement de plus en plus croissant sans que cette dette ne serve à un décollage réel du développement du continent

— l’absence totale de l’Afrique dans le règlement des grands problèmes mondiaux malgré l’entrée massive de nos pays à l’ONU et l’existence de l’OUA.

Bref, au bout de quelques années, l’Olympe s’était dépeu­plée. Quand j’eux 25 ans, il était devenu patent pour moi que l’Afrique que nous vivions n’avait plus rien à voir avec celle dont nous avions rêvé dix ans plus tôt. Petit à petit, nous cessions d’être des Africains pour nous replier sur nos petits États respectifs.

Oui, l’Olympe s’est dépeuplée et le rêve brisé. Mais reste une nécessité : il faut construire l’Afrique. Cette construction je la vois dans le cadre des grandes régions naturelles.

Dans l'Afrique de l’Ouest subsaharienne, je pense que seul le Nigéria a les atouts pour s’en sortir demain : un pays vaste, une population nombreuse et industrieuse, d’énormes richesses forestières, agricoles et minières, une classe d’entrepreneurs de plus en plus performants... Mais le Nigéria est encore paralysé par une série de problèmes dont celui de l’instabilité politique due au manque de démocratie. Mais de toutes les façons, je pense que la stabilité et le développement du Nigéria auront un effet bénéfique sur la stabilité et le développement de l’ensemble de l’Ouest africain.

A côté du Nigéria, il faut construire la seconde jambe sur laquelle doit prendre appui l’Afrique de l’Ouest. Mon idée est qu’il est nécessaire que se rassemblent le Sénégal, la Gambie, le Mali, le Niger, le Cap-Vert, la Guinée-Bissau, la Guinée- Conakry, la Sierra-Leone, le Liberia, la Côte-d’Ivoire, le Burkina Faso, le Ghana, le Togo, le Bénin pour former, au bout du processus, une République fédérale et démocratique. Ce serait une fédération de 4 184 073 km2 et d’environ 71 millions d’habitants (chiffre de 1984). Entre autres avantages, une telle fédération nous permettrait de réduire les dépenses publiques de façon substantielle : au lieu de 14 gouvernements, nous n’en aurions qu’un ; au lieu de 14 armées, nous n’en aurions qu’une ; au lieu de 14 ambassades dans chaque capitale étrangère, nous n’en aurions qu’une... Et ce n’est pas rien !

Mais avant d’arriver à l’étape de la fédération, nous pouvons mettre en route, dès à présent, une politique régionale commune sur un certain nombre de dossiers. J’en citerai quatre pour l’exemple.

a) La monnaie : il faut créer au niveau de nos quatorze pays une monnaie commune. La gestion d’une monnaie par plusieurs États est déjà expérimentée dans le cadre de l’UMOA (Union monétaire ouest-africaine). Mais comme la France a un véritable rôle impérialiste au sein de cette union, il faut l’en sortir et y faire entrer les autres États non membres de la région : Cap-Vert, Gambie, Guinée-Bissau, Guinée-Conakry, Sierra-Leone, Liberia, Ghana. Soyons net : je veux dire que les pays de cette région membres de la zone franc doivent quitter cette zone monétaire. L’utilisation d’une monnaie commune favorisera, je l’espère, la fin de la spéculation aux frontières contre les petites monnaies nationales, une politique commune du crédit, la création d’un véritable marché commun sans lequel aucun de nos États ne pourra réellement développer son agriculture, son industrie, son commerce.

b) La lutte contre le Sahel, la désertification et la sécheresse: aucun de nos États actuels ne peut mener, tout seul, à bien une telle lutte car l’écosystème ignore les frontières d’État. Nous sommes frappés par le même mal parce que l’histoire a placé nos peuples dans la même région. Nous ferons front ensemble ou nous périrons tous. En menant une telle lutte, il nous faut veiller à ce que les régions intérieures (le Mali, le Burkina Faso, le Niger) connaissent un vrai développement agricole et industriel. L’Arabie Saoudite, la Libye et Israël ont déjà prouvé qu’il est possible de transformer de grandes étendues de. désert en verdure. Nous pouvons faire de même. Si nous négligeons d’entreprendre un véritable développement des régions inté­rieures, savez-vous ce qui arrivera ? Chassés par l’avancée du désert, les femmes, les enfants, les hommes et le bétail du Sahel vont descendre de plus en plus vers les zones forestières et côtières ; surchargées, surpeuplées, les forêts vont être abattues pour les nécessités de la survie : habitat, plantations, champs, pâturage... D’ici moins d’un siècle, les forêts seront devenues des savanes, et les savanes se transformeront à leur tour en sahel...

c) L’enseignement : il faut créer une commission régionale pour uniformiser les cycles et le contenu de l’enseignement. De la sorte, les diplômes obtenus dans un État seront valables dans les autres. A partir de ce moment chaque étudiant pourra s’inscrire dans l’université de son choix, attiré seulement par les conditions d’existence et la réputation de l’enseignement dispensé. Mais aussi et surtout, nous pourrons procéder à des échanges d’enseignants et de chercheurs, ce qui permettrait de limiter le recours systématique aux coopérants européens et américains.

d) Les transports: l’intégration et la mise en valeur de toute la région ouest-africaine ne sera effective que si le transport y est régulier, sûr et bon marché. Or aujourd’hui, et pour ne prendre que l’exemple du chemin de fer, il serait antiéconomique que le Liberia construise une ligne de TGV entre Monrovia et Kolahun. Les dépenses engagées ne seraient jamais amorties. Alors qu’il serait économiquement et politiquement rentable de construire des lignes Monrovia-Niamey, Dakar-Cotonou, Bamako-Lomé, Abidjan-Dakar, Ouaga-Freetown, Niamey-Bissao, etc. Ce qui n’est pas rentable dans le cadre d’un seul État peut l’être, pour le bien de tous, dans le cadre d’une politique régionale intégrée.

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