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LAURENT GBAGBO, DEMANDE DE RECOURS DEVANT LA COMMISSION DES RECOURS DES RÉFUGIÉS


Né le 31 mai 1945 à Gagnoa (Côte d’ivoire), je suis Ivoirien. Docteur en histoire, j’étais dans mon pays chargé de recherches à l’université d’Abidjan, directeur de l’Institut d’Histoire, d’Art et d’Archéologie Africains (IHAAA), membre du Conseil de l’Université. Je suis auteur de 3 ouvrages: Réflexions sur la Conférence de Brazzaville (Editions Clé, Yaoundé, 1978); Soundiata, Lion du Manding (Editions Céda, Abidjan, 1979); Côte d’ivoire, Economie et Société à la veille de /’ Indépendance (Editions L’Harmattan, Paris, 1982). Sur le plan politique, je suis opposé au principe même du parti unique, car j’estime que le préalable à tout développement dans mon pays passe par les libertés élémentaires: libertés individuelles, libertés d’association, multipartisme, etc. Les prises de position sans fard sur cette question m’ont conduit deux fois déjà en prison: — en mai 1969, j’étais étudiant; le PDCI, parti unique au pou-voir, a décidé de dissoudre le Syndicat Autonome des Etudiants et de le remplacer par un syndicat-maison affilié au parti; j’ai alors participé à l’organisation d’une grève de protestation; bilan: 400 étudiants arrêtés (dont moi-même) et enfermés au camp militaire d’Akouédo, 15 jours de prison; — en mars 1971, j’étais professeur d’histoire et de géographie au Lycée Classique cl’Abidjan. L’orientation de mes cours ne plaisant pas à mes supérieurs, ils adressent un rapport au président de la République, qui me convoque à une réunion du bureau politique du PDCI le 31 mars 1971 et me fait arrêter sur-le-champ dans les locaux de l’Assemblée Nationale. J’ai fait deux ans en prison (mars 1971-janvier 1973), promené entre les camps militaires d’ Akcouédo (8 iours), de Séguéla (7 mois) et de Bouaké (15 mois). J’ai été arrêté le 31 mars; le 2 avril, mon épouse, qui était alors française et professeur comme moi au Lycée CIassique d'Abidjan, est jetée dans~un avion et renvoyée en France avec notre fils qui avait 1 an 6 mois. J’ai fait ces rappels, espérant qu’ils serviront à mieux faire savoir les pratiques politiques qui ont cours dans mon pays; espérant aussi qu’ils aideront la commission à mieux comprendre pourquoi j’ai fui la Côte d’ivoire après les événements de février 1982. Mais que s’est-il passé? Au début du mois de janvier 1982, le Club des Juristes de Côte d’ivoire (club des étudiants en droit) m’invite à prononcer une conférence sur le thème «Jeunesse et Politique»; la date de la conférence est fixée au 8 février 1982 à 20 heures, au Théâtre de la Cité. Ce soir-là, la conférence ne peut avoir lieu parce que trois cars de CRS barrent l’entrée du théâtre et un quatrième sillonne le quartier en tous sens. Je rentre chez moi. Vers 21 heures, une de mes secrétaires m’apporte à domicile une convocation m’invitant à me rendre au cabinet du ministre de l’Education Nationale le lendemain matin. Le 9 février au matin, alors que j’étais encore à mon bureau vers 8 heures, le secrétaire général du SYNARES (Syndicat National de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur) arrive tout essoufflé et m’apprend deux choses: — que je suis arreté; — que les étudiants sont en grève pour protester contre mon arrestation (les locaux de l’institut d’histoire n’étant pas situés sur le campus, j’ignorais qu’il y avait une grève d’étudiants). J’exprimai mon étonnement devant ces révélations qui me semblaient pour le moins saugrenues, et ne sachant pas ce qui m’attendait, j’en ai meme ri; mais mon rire a été de très courte durée car, quelque temps après et alors que le secrétaire général était encore dans mon bureau, j’eus la visite du tristement célèbre Zokou Paul, lieutenant de police des Renseignements Généraux, chargé des intellectuels ivoiriens. Zokou Paul me demande d’aller sur le campus pour dire aux étudiants de cesser leur mouvement de grève, insinuante par là meme que j’étais l’instigateur de cette grève; je protestai contre cette insinuation, refusai de me rendre sur le campus; je pris ma voilure et partis au cabinet du ministre de l’Education Nationale. Il était 9 heures, le ministre me reçut aussitôt. Tout ce que je sais de la grève des étudiants, c’est de la bouche du ministre que je l’ai su: — que 5 000 étudiants avaient tenté de marcher sur la ville pour protester contre mon arrestation, leur progression ayant etc stoppée par les forces armées; — que des chômeurs avaient saccagé des magasins et les véhicules de service; — que les travailleurs d’autres secteurs s’étaient mis en grève; — que les étudiants avaient séquestré le recteur... Enfin, le ministre m’annonça que le président de la République lui a demandé de me garder, parce que dans la rue, «quelqu’un pouvait me faire la peau» pour chercher à en rejeter la responsabilité sur le PDCI; c’était une menace de mort directe et je la pris comme telle; bref, le Ministre, sur ordre du Président, me séquestrait pour me protéger contre le peuple! ! ! A 14 heures, estimant que le gouvernement et le parti avaient la situation bien en main, le Président donna l’ordre au ministre de me libérer; en effet, le bataillon d’infanterie d’Akouédo avait pris d’assaut le campus universitaire; bilan: le recteur était libéré et 3 000 étudiants arrêtés (ils seront libérés 2 jours plus tard, le camp militaire d’Akouédo n’ayant pas suffisamment d’argent pour les nourrir). Le lendemain 10 février, réunion de toutes les instances du PDCI; le président de la République me convoque à cette réunion où je ne suis reçu que dix minutes. Le Président prétend qu’il m’a fait venir pour qu’on se rende compte que je ne suis pas arrêté. Pendant que j'étais à la présidence de la République, le SYNARES publie un communiqué de grève illimitée. Le 13 février, autre réunion de toutes les instances du PDCI (comité exécutif + bureau politique + comité directeur + gouvernement). Les communiqués publiés à l’issue de ces réunions font frémir: il y a un vaste complot qui tend à déstabiliser le régime de Côte d’ivoire; Gbagbo Laurent est l’âme de ce complot (mon nom est cité 12 fois dans le deuxième communiqué); je reçois mes ordres de l’étranger (dans les coulisses, certains citaient même la Libye!!!); pour accomplir mes noirs desseins, j’ai recruté deux professeurs de mon ethnie, Zadi (qui avait eu le malheur d’accepter de participer à un débat contradictoire sur la démocratie, mais que je n’avais pas vu depuis un an et demi) et Kipré (dont le péché était d’être secrétaire général du SYNARES); mes instruments sont les grèves d’étudiants... Par conséquent, le Parti a décidé: — la fermeture de l’université et des grandes écoles; — la fermeture des cités universitaires; — la suspension des bourses des étudiants; — la suspension des salaires des enseignants et chercheurs; — la suppression de tous les clubs de l’université, etc; — la suppression du SYNARES. Mais comme toute cette batterie de mesures n’arrive pas à convaincre la population, le PDCI monte d’un cran: il tribalise le problème. GBAGBO Laurent, en rapport avec ZADI et KIPRË, prépare un coup d’Etat BETE; alors on somme les officiers bété de se prononcer; ils le font; dans une déclaration publique, ils dénoncent les menées subsersives de quelques Bété égarés et proclament leur indéfectible attachement à Houphouët-Boigny. Les hommes politiques bété leur emboîtent le pas... Mais tout cela n’arrive toujours pas à convaincre; on monte encore d’un cran: tous les corps constitués sont appelés à se prononcer. C’est alors la «grande messe» houphouétiste du 4 mars, au Palais de la Présidence. Ce jour-là: — l’Union des Parents d’élèves; — l’UGTCI (l’Union Générale des Travailleurs de Côte d’ivoire, seule centrale syndicale autorisée; son secrétaire général est membre du bureau politique du PDCI); — les maires; — les conseillers économiques et sociaux; — les députés; — les préfets et sous-préfets; — les secrétaires généraux des sections du PDCI... Toutes ces honorables personnalités sont venues, dans un show télévisé de plus de deux heures, condamner les comploteurs et proclamer leur attachement à Houphouët-Boigny. C’est dans cette ambiance kafkaïenne que j’ai décidé de fuir. Le 25 mars, j’ai pris clandestinement le train pour la Haulte-Volta avec un nom d’emprunt. C’est à Ouagadougou que j’ai payé un billet d’avion, et je suis arrivé à Paris le 28 mars 1982. Je voudrais faire 4 remarques pour finir. 1°. — Depuis le 28 mars que je suis à Paris, chaque fois que je m’explique, on me demande si je peux fournir des preuves. Toutes les preuves que j’ai, ce sont les coupures des journaux du PDCI et je les ai communiquées à Office Français pour la Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA), A part ces coupures de journaux, je ne peux pas produire d’autres preuves parce que je viens de Côte d’ivoire. Dans mon pays, on ne lance jamais ni mandat d’arrêt, ni mandat d’amener pour crime politique. On vous arrête ou vous mourez. En 1963 et 1964, il y a eu de grandes purges sur l’ensemble du territoire ivoirien. Il ÿ a vingt ans de cela... Eh bien, c’est aujourd’hui seulement que le monde commence à avoir les premières «preuves»! C’est aujourd’hui seulement qu’on peut lire les premiers «aveux» et les premières «confessions» de cette gigantesque chasse à l’homme qui a vu des centaines d’arrêtés. Grâce à qui? Grâce à un Français qui était conseiller d’Houphouët- Boigny et qui a pu subtiliser certains documents. Il vient de publier un livre (Jacques Baulin, La Politique intérieure d’Houphouët-Boigny, Editions Eurafor-Press, Pans, 1982.) inestimable pour comprendre ce qui se passe en Côte d’Ivoire»). Des syndicalistes du port d’Abidjan ont fait 13 mois en prison, mais personne n’était au courant à Abidjan parce qu’il n’y avait pas de «preuves» qu’ils étaient arrêtés. Au moment des «élections» présidentielles de 1980 en Côte d’ivoire, un Ivoirien a décidé de présenter sa candidature. A l’heure où je quittais la Côte d’ivoire, il était prisonnier au camp militaire de Séguéla; il n’y a pas de «preuve». Moi-même, j’ai été arrêté deux fois, il n’y a pas de «preuves»... 2°. — Le PDCI a prétendu qu’il y avait complot, que j’étais l’âme du complot visant à déstabiliser la Côte d’ivoire. C’est faux. Mais précisément parce que c’est faux, je me devais de fuir. En effet, chaque fois qu’Houphouët-Boigny a inventé un complot pour détourner l’attention de la population de ses problèmes réels, ceux qu’il a accusés d’être l’âme de ce complot disparaissent. a) En 1963-1964, on annonce un complot visant à déstabiliser le régime de Côte d’ivoire: les leaders de ce «complot» sont Ernest Boka et Jean-Baptiste Mockey. Boka est mort «pendu» à la douche de sa cellule; Mockey est mort d’un «accident de circulation» après sa sortie de prison... b) En 1973, on annonce un complot des jeunes officiers; tous les jeunes officiers sortis des écoles militaires françaises (disons tous les intellectuels de l’armée) sont arrêtés. Quelques années plus tard, ils sont libérés: mais le capitaine Sio, présenté comme l’âme du complot, n’a plus jamais été revu. On dit qu’il est resté en prison... 3°. Le PDCI a parlé de «complot bété», il a dit que j’étais l’âme de ce complot. C’est faux. Mais précisément parce que c’est faux, je me devais de fuir. a) En 1960-61, au lendemain des indépendances, il y a eu un mouvement autonomiste chez les Agni-Sanwi (à l’est de la Côte d’ivoire); l’armée charge, je ne connais pas le nombre de morts mais les leaders du mouvement n’ont dû leur salut qu’en la fuite au Ghana. b) En 1970, Kragbc Gnagbé veut créer un parti d’opposition; on l’interne à l’hôpital psychiatrique de Bingerville, puis on l’assigne à résidence dans son village natal; comme il a continué ses activités, on lance l’armée à l’assaut de Gagnoa (dont dépend son village). Bilan officiel: 4 000 morts. Le PDCI dit que Gnagbé est mort au cours des «combats»; personne ne sait où se trouve sa tombe... 4°. — Dans sa notification de rejet l’OFPRA écrit de moi: «professeur ivoirien dont les démêlés avec l'Université d’Abidjan...». Je voudrais, devant les membres de la commission, protester très respectueusement mais très fermement contre une telle formulation qui disqualifie mon propos et banalise mon problème. Depuis septembre 1974 que je suis membre du personnel de l’Université, depuis 1980 que je suis directeur de l’Institut d’Histoire de l’Université et membre du Conseil de cet établissement, je n’ai jamais eu aucun démêlé avec l’Université. Ni avec l’université en tant qu’organisme, ni avec mes supérieurs pris isolément en tant qu’individus, ni avec aucun de mes collègues. La Côte d’ivoire est profondément en crise. Crise économique bien sûr, alors la jeunesse dénonce de plus en plus ouvertement la gabegie du pouvoir, les vols, les détournements. Dans un pays pauvre où les chômeurs ne se comptent plus, la plupart des ministres (ceux surtout qui ont mon âge ou un peu plus) fêtent périodiquement leur énième milliard. Crise politique surtout, où la jeunesse intellectuelle se sent mal dans sa peau et réclame le multipartisme. Dans cette tourmente, fonctionnaires, ouvriers, instituteurs, professeurs du secondaire, élèves, étudiants m’invitent partout pour donner mon point de vue sur la situation et l’avenir du pays (ces 3 dernières armées, i’ai prononcé une vingtaine de conférences et visité trois-quarts des villes ivoiriennes); je condamné souvent alors la fossilisation du pays à travers un parti unique dont les leaders passent le plus clair de leur temps à piller le pays. C’est pour-quoi, voulant détourner l’attention du pays sur la crise réelle et voulant en même temps me discréditer, le PDCI a eu l’idée d’in¬venter un complot à ma mesure. Tel est mon problème. Ayant donc fui la Côte d’ivoire où le matraquage psychologique et moral ainsi qu’une menace directe me rendent la vie impossible, je demande à la France de m’accorder le droit d’asile politique. Tel est mon propos.

Laurent Gbagbo

Fait à Paris, le 28 juillet 1982.


1. J’ai obtenu le statut de réfugié en France, en septembre 1985.

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